Comment développer la résilience ?

On a beaucoup écrit sur les “facteurs de résilience”. Les conclusions à ce sujet varient selon les auteurs, les études et les milieux. La plupart du temps, le lecteur en sort mêlé et confus, écrasé sous le nombre de facteurs qu’on lui présente comme importants.

Je vais tenter ici de mettre de l’ordre dans ce fouillis où se côtoient pêle-mêle des habiletés, des traits de caractère, des actions, des moyens d’expression, des normes morales et même des affirmations gratuites reflétant surtout les choix personnels de chaque auteur. Plus précisément, je vais tenter de distinguer les ingrédients sur lesquels il est possible d’intervenir directement et qui sont en même temps essentiels pour faire face à l’adversité avec succès.

Etape 1 : Accueil bienveillant

Le premier élément nécessaire est une attitude d’accueil bienveillant. C’est le premier ingrédient nécessaire à l’efficacité des suivants ; un premier pas crucial et beaucoup plus subtil qu’on est porté à le croire, une attitude qui exige une solide maturité chez l’intervenant.

Cet accueil est difficile car il est souvent très mal reçu. L’attitude bienveillante a pour premier effet de réveiller les manques et la souffrance accumulée. Il n’est pas étonnant qu’elle se retrouve souvent face à un déni massif et à tous les mécanismes de clivages qui ont été mis en place pour survivre. Les régressions et les rejets sont très fréquents et ils peuvent décourager les personnes les mieux intentionnées si elles n’y sont pas préparées.

Cet accueil est difficile aussi parce qu’il s’incarne dans une attitude très paradoxale. Naturellement, on souhaite faire de la place à la personne, on voudrait l’inviter à profiter de notre aide, insister sur les bienfaits qui en résulteront. Mais il faut au contraire rester proche, discret, simplement disponible. Il faut attendre que la personne soit prête et tolérer sans broncher les refus et les tests (provocations) qui lui permettront de s’apprivoiser elle-même.

Il faut comprendre que la bienveillance accueillante n’a rien d’évident aux yeux de la personne qui a été victime de mauvais traitements intentionnels ou non. Elle s’attend plutôt à la cruauté, à se faire utiliser, à se faire amadouer pour mieux être exploitée ensuite. Son scepticisme est non seulement prévisible, il est sain. Il s’agit d’un outil de survie.

Etape 2 : Expression

Le deuxième élément essentiel à la résilience est l’expression. La personne a besoin de raconter son histoire pour plusieurs raisons. Ce récit est d’abord l’occasion de ventiler en laissant se manifester les intenses réactions émotives qui ont été inhibées pendant le drame et soigneusement dissimulées aux autres ainsi qu’à soi-même par la suite.

Mais cette expression est beaucoup plus que l’occasion d’une abréaction. C’est aussi le moyen qui permet de transformer les événements vécus en un récit, en une histoire dont on est l’acteur principal. Ce récit est un pas essentiel dans la démarche de reconstruction car il permet de se réapproprier l’expérience subie, de l’intégrer à son identité. En affirmant “je suis celui qui a vécu cette expérience horrible”, la personne transforme ce dont elle a été victime en une caractéristique de son identité individuelle, une partie de ce qu’elle est, une sorte de douloureuse richesse. En procédant à cette transformation, elle devient active par rapport à la situation qu’elle a vécue. Elle n’est plus simplement l’objet de l’autre, elle devient le personnage central de l’histoire, celui qui ressent, qui pense, qui réagit dans son for intérieur et qui affirme publiquement son existence vivante..

Cette explication de l’importance de l’expression dans la reconstruction serait incomplète si on passait sous silence sa fonction de symbolisation. En effet, c’est à travers la symbolisation que notre expérience subjective se forme et peut se développer.

(On peut consulter à ce sujet les oeuvres de Eugene T. Gendlin, principalement “Experiencing and the Creation of Meaning: A Philosophical and Psychological Approach to the Subjective” et “Théorie du changement de la personnalité”. Aussi “Focusing : au centre de soi”.)

Le fait de nommer, de formuler précisément ce que nous ressentons permet à notre expérience de prendre forme et de redevenir une réalité vivante qui est en mouvement. Ce phénomène de changement subjectif est dû à l’interaction entre, d’une part l’attention que nous portons à notre vécu (encore mal défini) au moment où nous tentons de le cerner et d’autre part les mots, les gestes ou les images que nous utilisons pour le traduire aussi fidèlement que possible. C’est précisément cette interaction que Gendlin appelle “Experiencing” (un mot qui n’a pas d’équivalent en français).

Parce que les expériences traumatiques sont généralement vécues dans des circonstances où l’expression est impossible ou serait dangereuse, l’univers subjectif de la personne est souvent condamné à rester relativement informe, inachevé. On parle alors d’indicible et de clivage pour rendre compte du fait que l’expérience reste surtout implicite, un peu comme un corps étranger à l’intérieur de la personne. Le fait que l’entourage ne supporte pas, n’encourage pas et n’accueille pas l’expression contribue largement à entretenir cette situation et à faire que le non-dit reste figé comme un objet, plutôt que de continuer à évoluer avec la personne.

Etape 3 : Reconstruction

Ce facteur de résilience est probablement le plus complexe et celui sur lequel il est le plus difficile d’intervenir efficacement. Mais heureusement c’est la personne elle-même qui fournit l’essentiel de la motivation et de l’énergie nécessaires. La démarche de reconstruction de l’identité (Boris Cyrulnick préfère parler de “retricoter”) correspond en effet à un besoin profond même si celui-ci demeure la plupart du temps invisible au départ.

Il faut comprendre ici que, malgré ses importants effets, l’expression ne suffit pas à redonner à la personne la vie que l’expérience traumatique lui a retirée. Elle lui permet de sortir du silence étouffant, d’intégrer son expérience en redevenant l’acteur principal et de transformer son vécu par une symbolisation réussie, mais elle ne suffit pas à reprendre possession de sa vie. Pour cela, il lui faut en plus regagner son estime d’elle-même et sa liberté. Ce n’est pas une tâche facile lorsqu’on a été exploité et traité comme un objet.

C’est en effet à travers une thérapie de la fierté et de la responsabilité que s’effectue cette reconstruction. Pour reprendre possession de son expérience et de son destin, la personne doit en redevenir la personne centrale, celle dont les choix déterminent les événements. Après avoir été plongé de force dans une expérience de totale impuissance, il faut récupérer le pouvoir que confère la liberté et assumer les responsabilités qui en font partie.

On y parvient le plus souvent à travers un rôle social qu’on choisit d’assumer. Chez plusieurs c’est l’expression artistique qui sert de véhicule pour y parvenir. En permettant de réinvestir son expérience pour la transformer en expression esthétique, la peinture, l’écriture ou la musique facilitent une sublimation bénéfique permettant de transcender en grande partie l’horreur de l’expérience initiale.

Pour beaucoup d’autres, ce sont les professions d’aide qui servent de cadre à cette reconstruction. Parce qu’elles permettent de réinvestir la sensibilité qui découle des trop grandes douleurs, ces occupations servent facilement à reprendre du pouvoir sur son drame. Profitant de son expérience pour mieux comprendre la douleur des autres et mieux répondre à leurs besoins tout en tenant compte de leur vulnérabilité, la personne est capable de transformer son trauma en un atout unique. Son malheur devient une partie importante d’elle-même, une capacité et un pouvoir qui lui permettent d’être plus efficace. Et en devenant celle qui permet à d’autres victimes de reprendre possessions d’elles-mêmes, cette personne récupère son pouvoir devant les “coups durs” de l’existence.

Source : Jean Garneau, Psychologue / « La lettre du Psy »

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