WEI WU WEI – Agir dans le non agir

Agir dans le non agir. Comment ce  concept qui est au cœur de la philosophie taoïste chinoise peut-il s’appliquer à notre conception occidentale du monde et quels enseignements en tirer dans notre quotidien ?

Agir consiste normalement à exercer une volonté et une action d’un sujet sur un objet, autrement dit pas d’action sans objectivation, c’est à dire sans séparation d’un moi agissant sur l’objet subissant. C’est bien justement sur cette séparation moi / environnement que le WEI WU WEI nous propose de travailler.

Pour les taoïstes (et les bouddhistes), le moi est illusoire en tant que réalité pensante « unique » coupée de ce qui l’entoure…Moi c’est l’autre et nous sommes reliés aussi sûrement à notre environnement qu’un arbre à la terre qui le porte. Donc si le but de mon action est de promouvoir, d’imposer ma propre illusion, je ne suis plus dans le tao (la voie juste).

Ainsi le « non-agir » serait en fait plutôt quelque chose comme « agir-sans-l’égo » ou « agir-sans-séparer ».

« Pierre, Paul et Jacques pensent qu’ils ont écrit les livres qu’ils signent (ou peint les tableaux, composé les musiques, bâti les églises). Mais ils exagèrent. C’est une plume, ou quelque autre instrument, qui l’a fait. Ils tenaient la plume? Oui, mais la main qui tenait la plume était un instrument elle aussi, comme le cerveau qui dirigeait la main. C’étaient des intermédiaires, des instruments, de simples appareils. Même le meilleur appareil n’a pas besoin d’un nom personnel comme Pierre, Paul ou Jacques. Les bâtisseurs anonymes du Taj Mahal, de Chartres, de Reims, d’une centaine de cathédrales-symphonies, savaient cela… »

Wei Wu Wei, Finger Pointing Towards the Moon : Reflections of a Pilgrim on the way, Routledge and Kegan 1958 –

Ainsi donc nous ne serions que des intermédiaires? Les bouddhistes zen vont même plus loin avec ce défi un rien provocateur: « Si tu rencontres bouddha sur ton chemin, tue le! »

Cruelle expérience pour l’égo de s’apercevoir que le monde continue de tourner sans lui, et pas si mal que ça. Quand j’affirme quelque chose suis-je bien sûr d’avoir raison ? Quand je suis insulté, blessé par une remarque, qui est blessé en moi? Quand je veux quelque chose, qui exprime sa volonté en moi? Quand je vais parler suis-je bien sûr que le silence ne sera pas plus constructif? Quand je ne suis pas là, suis-je bien sûr que ce n’est pas mieux?

Ainsi le WU WEI peut s’interpréter par quelque chose comme: Ne pas agir à partir de l’égo qui n’est finalement qu’une illusion de plus.

Faire à bon escient et en accord avec la nature et notre propre nature profonde.

S’économiser, ne pas gesticuler, s’agiter, courir dans tous les sens et à contrecourant. Epouser ce que l’on ne peut éviter et ne pas bloquer les énergies. Pas de plans sur la comète plusieurs années à l’avance, poser une pierre, puis une autre. Etre disponible, le plus vide possible, les évènements arrivent et nous y répondons par la juste mesure et spontanément. Utiliser le bon levier au bon moment. Il ne s’agit donc pas d’insouciance ou de laisser faire mais plutôt de non-interventionnisme en se mettant à l’écoute des rythmes et des énergies disponibles, ce qui demande une présence et une attention permanentes.

La proposition taoïste est une invitation à une sagesse relationnelle, au partenariat durable, au gagnant-gagnant. La voie taoïste est la voie du juste milieu, réaliste et constructive, non ascétique, car elle sait reconnaître les poisons, les excès et illusions du mental sans les fuir ou les ignorer. L’éthique-loin d’être imposée comme la morale locale du lieu où l’on vit-naît tout naturellement de cette conscience affûtée.

En effet, tout ce qui m’éloigne de la voie juste (et donc du vrai) est à éviter (envies, colères, passions…). Supprimer une vie, ne pas respecter l’existant, détruire, étant bien entendu pour les taoïstes le summum de l’interventionnisme, du moi-illusion agissant.C’est donc bien d’un combat de guerrier qu’il s’agit et les artistes martiaux le connaissent bien, c’est le plus difficile de tous : le combat sur eux même…

Pour illustrer cette proposition taoïste du WU WEI je vous propose ce que pourrait être un jardin taoïste:

Semez des espèces endémiques sur un terrain propice, bien orienté, protégé des vents et donnez le temps à l’équilibre de se faire entre les espèces animales et végétales, ne pas tirer sur les pousses pour aller plus vite, ne pas écraser, piétiner, accepter une certaine forme de hasard et d’anarchie créative, équilibrez le minéral et le végétal et les 5 éléments, ne tondez que le minimum vital pour pouvoir circuler, ne pas induire, imposer mais proposer des variétés, ne pas épuiser le terrain par trop de rendements à coup d’engrais, de monocultures, de pesticides…et surtout de temps en temps juste le regarder, le contempler, l’aimer comme quelque chose qui ne nous appartient pas ou du moins pas plus qu’il n’appartiendra à d’autres.

Savoir n’être qu’un passeur mais l’être complètement.

Comment traduire ça au quotidien ? À la maison ? Dans votre entreprise ?

Je vous laisse imaginer…

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